• Émile Ackermann

Kedoshim - Agir sur Dieu ?

La Parasha « Kedoshim », de la racine KDS, saint, sacré, commence par une injonction énigmatique :

קְדֹשִׁ֣ים תִּהְי֑וּ כִּ֣י קָד֔וֹשׁ אֲנִ֖י יְהוָ֥ה אֱלֹהֵיכֶֽם׃



L'interprétation semble facile, pourtant le découpage opéré par les Taamim, la cantilation, nous amènerait à traduire littéralement comme ceci : « Vous serez saints, car Saint, je suis YHVH votre Dieu. » plutôt que "Vous serez saint car Moi, YHVH votre Dieu, suis Saint", car les deux points au dessus de Kadosh, appelés zakef qatane, marquent habituellement une pause. "Car Saint" pourrait alors dire "Car la Sainteté est et justifie en soi par son existence sa nécessité".


Que signifie donc être saint ? La multitude de versets qui succède est une suite de commandements divers, serait-elle la recette à l’exclusion du reste des Mistvot de la Torah ? Certaines d’entre elles rendraient « saint », les autres non ?

De plus, comme demande le OrHaKhayim, pourquoi Dieu a-t-il besoin de se justifier "car Saint" (selon la lecture évoquée) ou "Car Saint Je Suis » (selon la lecture traditionnelle) ?

Si c’est un commandement divin, nous sommes tenus de le faire. Dieu ne se justifie pas souvent, et celle-ci n’éclaire pas forcément le premier propos ! Dieu est Saint, comment le serions-nous ? N’a-t-Il pas toutes les qualités qui nous manquent à nous, humains imparfaits ?

C’est pourquoi nous trouvons un début d’explication dans le Sifra, la littérature midrashiquo-halakhique datant de l’époque talmudique : « Si vous vous sanctifiez, Je considérerai que vous m’avez sanctifié ». Le OrHaKhayim en tire une conclusion pour le moins étonnante : selon lui, cela voudrait dire que KDS (racine de Kadosh) étant une essence même de Dieu, une action humaine abimant cette essence abimerait l’essence de Dieu !

Nous voilà bien plus responsabilisés. Nos actions ont un impact non seulement sur le monde physique qui nous entoure, la nature comme les humains, mais aussi sur Dieu. La possibilité d’impacter Dieu dans Son essence, c’est la possibilité de trahir ou non notre idéal et raison d’être.

Quel est cet idéal ? Le Ramban, interprétant la racine KDS comme pouvant vouloir signifier « séparé », perushim, nous dit justement que les commandements de la Torah ne suffisent pas pour accomplir la volonté divine :

« Car la Torah nous a mis en garde contre les unions interdites, les nourritures prohibées, mais elle a autorisé la relation entre un homme et sa femme et la consommation de viande et de vin. Ainsi un sensuel pourrait assouvir ses relations avec sa femme ou plusieurs femmes, ivrogne et glouton et proférer des grossièretés, tout ce qui n'est pas mentionné dans la Torah. Ainsi il sera un délinquant en accomplissant la Torah. C'est pourquoi le verset vient - après avoir donné les interdits (alimentaires et sexuels) catégoriques – t'apprendre le principe général de se séparer même de ce qui est permis. Diminuer l'intimité conjugale… Se sanctifier en prenant peu de vin… Se séparer de l'impureté, bien que la Torah ne nous l'ait pas demandé… De même il préservera sa bouche et sa langue de grossièreté, et il se sanctifiera également en cela jusqu'à atteindre l'état de "périchout" (séparation, qui a donné pharisien). »

A travers cet éloquent passage nous apparaît la nécessité d’aller au-delà de la lettre, c’est précisément pour cela que nous avons besoin d’un commandement général supplémentaire. Non pas qu’il fasse systématiquement aller au-delà pour s’interdire quelque chose, le Talmud nous disant par ailleurs que nous aurons à justifier de chaque plaisir que nous nous serions interdit. Aller au-delà signifie une quête sans fin de perfectibilité dans tous les domaines de la vie. Le OrHaKhayim nous dit que « Vous serez saints » étant au futur, nous pouvons l’interpréter de cette façon : nous ne serons jamais « arrivés », personne ne dit un jour « ca y est, je suis saint ». C’est un processus de vie, une direction. C’est ce que nous appelons la doctrine de l’imitatio Dei, l’imitation de Dieu. Le Tur HaArokh exprime bien cette idée lorsqu’il dit que Dieu espère que nous chercherons à L’imiter. Cet espoir, cette confiance placée en nous est cette Sainteté, cette essence que nous évoquions sur laquelle nous avons une prise.

Ces caractéristiques à imiter sont celles que Dieu nous présente dans la Torah : le fait de nous avoir laissé la place en tant qu’Homme, de nous avoir donné de Son essence, est la plus belle leçon de l’ouverture à l’Altérité (qui pourrait rejoindre la notion Kabbalistique du Tsimtsoum, le retrait divin). Aller au-delà de la lettre sera donc cette recherche de la perfection morale couplée à l’attention particulière que nous mettrons dans notre relation à Dieu, l'alliance entre BenAdamLaHaVeiro (les commandements concernant un homme et son prochain, qu'on pourrait nommer éthique) et BenAdamLaMakom (les commandements concernant un homme et Dieu, qu'on pourrer nommer Transcendance) dont nous avons maintenant compris qu’elles n’ont aucun sens si elles ne sont pas alliées toutes deux.


Shabbat Shalom

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