• Émile Ackermann

Aharei Mot - Azazel : montagne ou démon ?




Aaron, le Grand Prêtre, se familiarise avec le rituel du jour de Kippour, extrêmement précis et détaillé, après avoir tragiquement perdu deux de ses fils. Le peuple hébreu doit lui amener deux boucs, un pour l'expiation, un autre pour être envoyé dans le désert. Un rite étrange est alors décrit dans les lignes ci-dessus : un tirage au sort a lieu, au cours duquel chaque bouc sera assigné à une destination; un pour Dieu, l'autre pour Azazel. Qu'est ce que Azazel ? Nous n'en avons jamais vu le nom avant cet épisode, et le texte a l'air de nous dire qu'il s'agit d'une personne, en tout cas d'une entité. Rachi nous précise, conformément au Talmud, qu'il s'agit simplement d'une "montagne abrupte et escarpée, un rocher élevé". Seulement, cette interprétation ne nous semble pas suffisante : au niveau étymologique d'abord, "Oz" étant la force et "El" un des noms de Dieu, le mot pourrait bien signifier "Dieu a rendu fort", comme l'ange Gabriel, dont le nom signifie "la force de Dieu". De plus, au niveau historique, Azazel est identifié comme étant un démon du désert auquel croyait les Cananéens. C'est pourquoi le Pirke DeRabbi Eliezer identifie Azazel avec Sammael, l'ange déchu ou Satan, et il n'est pas le seul, comme nous allons le voir.


La Torah est-elle en train de reconnaître une forme de dualité ? Un Dieu qui pardonne nos fautes et un démon à calmer ?


Le commentaire du Chizkuni va dans ce sens : le bouc émissaire envoyé à Azazel serait un pot-de-vin envoyé à Satan pour qu'il n'accuse pas les juifs durant Kippour, mettant ainsi à mal les chances du peuple d'être pardonné. Il en déduit la force du peuple, qui peut même réduire au silence l'ange accusateur. De même, pour le Hoil Moshe, c'est un compromis divin fait pour rassurer les Benei Israel. En effet, ils croyaient véritablement à l'existence d'un démon du désert et craignaient qu'il cherche par jalousie à rendre impur le Sanctuaire. L'envoi d'un bouc serait une concession faite au peuple pour qu'il soit serein durant le jour de Kippour, rassuré car rien ne viendra troubler la fête. Le Baal Haturim dans son commentaire sur la Torah va dans la même direction mais diffère quant à l'interprétation : sans déifier la force démoniaque présente, Dieu nous la fait reconnaître et considérer; ce qui voudrait signifier la véritable existence de cette force soumise à la Divinité qu'il faudrait prendre en considération lors de grands rituels ! Ce ne serait pas alors une offrande à des forces démoniaques, mais un symbole de reconnaissance de la présence de la force de destruction dans le monde. Ce qui s'accorderait avec les précédents commentaires, puisque la force de destruction est appelée "Satan, Esaü, et symbolisée par les boucs". Que signifie alors cette reconnaissance ?


Comparons les deux boucs : un sera sacrifié à Dieu en tant qu'expiatoire, de manière rituelle, avec le sang porté dans un endroit sacré, "dans l'enceinte du voile [lifnei hakaporet], et, procédant à son égard comme il aura fait pour le sang du taureau, Il en fera aspersion au-dessus du propitiatoire, et en avant du propitiatoire" (Lev 15;16). L'autre est envoyé "au diable", littéralement et figurativement, projeté du haut d'une montagne pour s'écraser lamentablement en contrebas. Est-ce ainsi qu'on réalise un sacrifice à une divinité ou une force que l'on respecte dans la mentalité hébreue ? Au contraire, selon le Daat Zekenim (commentaire de la Torah de Tosafistes), c'est une inversion subtile qui se joue ici : en envoyant symboliquement un bouc au "Rien", dans le vide du désert, on symbolise ici l'incohérence et l'inutilité de l'idolâtrie. לעז אזל signifierai "il est allé vers la destruction, la vanité"; c'est en fait une moquerie biblique des pratiques environnantes, une élévation du concept de sacrifice. Sacrifier, rendre sacré, et en hébreu korban de la racine krv, s'approcher, est réservé pour le premier bouc. Il est réservé à Dieu, mis de côté, séparé, et on s'en sert pour se "rapprocher" de la divinité. Le bouc pour Azazel est simplement "envoyé", il ne sert à rien d'autre qu'à partir vers sa propre destruction, vers la vanité qu'il représente.

Ainsi, en envoyant nos fautes vers Azazel, nous ne faisons que reconnaître la vanité de celles-ci, la pire de ces vanités étant l’idolâtrie. Ce rituel a pour but de nous faire réfléchir sur ce qui nous meut au quotidien, le moteur même de nos actions. Est-ce le "Rien", l'idolâtrie quotidienne de la vanité environnante ou est-ce le "Tout", la recherche du sens et l'élévation de la matière ?


Shabbat Shalom




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